Le but de ce blog est simple : réunir suffisamment de textes de 400 mots pour présenter un projet séduisant à un éditeur.

Il consistera en une compilation des meilleurs textes publiés, sélectionnés par un vote sur ce blog.

Une idée : publier un texte de 400 mots (10% de marge autorisés) sur n'importe quoi. Une histoire, une recette de cuisine, un lieu, un personnage, un phénomène, une blague, un dialogue, un argumentaire, une scène, un souvenir ou un rêve... le tout étant de rester attractif pour un lecteur.

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dimanche 29 mars 2009

Pas d'amour en TTC

La nuit était tombée depuis quelques heures déjà et j’errai comme à l’accoutumée, seul, dans les rues de Paris. A vrai dire, cette solitude ne me pesait même pas, avoir quelqu’un à côté, qui aurait commenté chacune de ses visions supposées partagées, m’aurait mis dans une colère noire. Alors je lui aurais balancé : « De quel droit brises-tu mon silence ?! » et peu alors importerait sa réaction, colère, silence ou frisson car j’aurais eu la paix.

Mais à y réfléchir, en fait, J’ai besoin de toi, mais pas tout le temps. En fait, sois là, mais pas trop. En fait, non, ne pars pas, reste, mais fais toi discrète. Apporte-moi simplement une présence qui me rattache à la vie humaine, qui me rappelle que je suis seul parmi les hommes, mais ne me retient pas et surtout, sers-moi de pilier, de base, de rudiment pour me faciliter l’envol.

Il n’y a pas de places pour deux sur mon tapis volant car de toute façon, tu n’y comprendrais rien. T’as rien, compris, je suis incompris… Pourquoi faut-il de l’amour TTC ? Je voudrais une TVA réduite pour consommer comme je l’entends, pour prendre uniquement ce qu’il me plaît dedans, pour être seul avec toi. Tu comprends ?

Tu sais je ne suis pas des ces hommes là, de ceux qui bravent, de ceux qui construisent. Je suis un être plein d’émoi, lâche et sans surprise. Et si tu m’aimes alors tant mieux mais ne t’attends pas à ce que ça me rende heureux. Je suis un pourri ? Je suis un goujat ? Finalement, c’est toi qui m’aime comme ça. Et tu voudrais que je change, pour manifester ta puissance, pour montrer que tu existes et que tu peux être un autre.

Mais moi je ne veux pas d’amour en TTC, ce que je désire c’est la paix.

dimanche 8 mars 2009

Ryuna Bat Gel Mains

Utilisée dans tous les bons hôpitaux privés et active dès quelques secondes, la formule de Ryuna Bat Gel Mains est la solution idéale pour l’hygiène de vos mains. Vous pourrez vous laver les mains partout et dans toutes les circonstances. Ryuna Bat Gel Mains Gel s’utilise sans eau, sans serviette, sèche tout seul et vous retire toute raison de ne pas vous laver les mains. Pratique et facile à transporter, il vous accompagne partout et en toute occasion : vous n’aurez plus à faire semblant d’être concerné, vous pourrez véritablement vous en laver les mains (lieux publics, activités de plein air, voyage, avec vos enfants…).
Ryuna Bat Gel Mains, dans la poche, est l’élément indispensable de toute personne désireuse de ne pas être touchée par autre chose que par sa propre condition. Et de ne pas s’en faire pour cette dernière.
Mode d’emploi : verser une petite noisette de gel dans le creux de la main et frotter jusqu’à séchage complet. Détourner le regard de la scène présente, dont vous pourriez vous sentir responsable. Vous avez désormais les mains propres. Ne pas rincer.
Précautions d’emploi : Usage externe. Ne surtout pas oublier en cas de moment de doutes quant à votre inutilité absolue ou quant aux dommages que vous causez autour de vous. Ne pas avaler. Ne pas interrompre soudainement le traitement, sauf en cas de graves troubles psychiatriques et sur avis médical. Voie cutanée exclusivement. Conserver à l’écart de toute flamme ou source d’étincelle. S’en laver les mains se fait discrètement. Ne pas fumer. Les non-fumeurs s’en lavent les mains. Stockage : de +5 degrés à +25 degrés. Ne pas aller dans les pays qui sortent de cette fourchette de températures. Conserver hors de portée des enfants. Ces derniers sont encore innocents et s’en lavent les mains naturellement, involontairement. Eviter le contact avec les yeux. Détourner simplement le regard quand vous vous en lavez les mains. Rincer immédiatement les yeux si le produit entre en contact avec ceux-ci. Rien de pire que le regard pour sentir qu’on a les mains sales. En cas d’ingestion consulter immédiatement un médecin et lui montrer l’emballage ou l’étiquette responsable. Mais si vous vous en lavez correctement les mains, rien ne peut vous arriver. Pour tout complément d’information, notamment pour l’élimination des déchets, se reporter à la FDS. Lavez-vous en les mains.
Composition : éthanol (750,7 mg/g), 2-phénoxyéthanol (0,6mg/g), excipients. Rien à faire.

lundi 2 mars 2009

Une soirée à l'Opéra

Ce soir, je suis sorti à l’Opéra avec ma femme. Nous nous sommes habillés, peignés, brillants, bien apprêtés.
En descendant mon escalier, une sensation de légèreté, de grande forme surprenante à cette heure. « L’excitation de l’Opéra », pensé-je. Mes chaussures trop neuves glissaient sur le trottoir, mais personne ne le remarquait. Seule ma femme doutait parfois de ma stabilité réelle.
Arrivant aux abords de l’Opéra Bastille, je me sentis de plus en plus léger. La foule pressée devant les marches attendait l’ouverture du spectacle. Je lisais à haute voix, en flottant un peu au-dessus du sol, le prospectus consacré à cette 3è Symphonie de Gustav Mahler :
« John Neumeier dessine la danse de Nicolas Leriche pour traduire l'univers tourmenté du compositeur : la condition de l'Homme, son lien à la Nature, son exaltation devant l’Amour et la Conscience de sa Fragilité, la Solitude, la Nostalgie, l'Espoir ».
De plus en plus léger. Un de mes pas ne toucha pas le sol et je décollai soudain, laissant derrière moi mon épouse stupéfaite. Elle cria, les gens se retournèrent pour me voir m’envoler au-dessus d’eux, de la grande place de la Bastille, vers les toits, puis au-delà, vers le ciel de la nuit, les bras écartés.
Pour ma part, très à l’aise : pas de vertige, une grande joie. Je volais presque naturellement et une fois passée la surprise du décollage, je continuai vers la place de la Nation, d’en haut. Je tournai vers la droite puis longeai la Seine, suivant son cours vers l’Ouest. Un silence impensable au-dessus de toutes ces lumières. Je riais, les yeux plissés par la vitesse.
Je voyais les petits hommes pressés, les touts petits chiens faire leurs besoins, les magasins, les voitures, les immeubles, les ruelles et les boulevards, les places, la Seine sous moi. La Mairie de Paris, flèches et drapeaux dehors, toutes lumières. Grands rideaux aux fenêtres. Le BHV et son toit de dessin animé. La Préfecture de Police. Notre-Dame par derrière.
J’allais très vite, je montais et descendais, de plus en plus vite. Je fonçais désormais sur la Pyramide du Louvre, à Très Grande Vitesse. Je sentis alors le danger, la perte de contrôle sur mon propre vol. Complètement déstabilisé. J’allais bientôt entrer de plein fouet dans la verrière, explosant les immenses carreaux, vitrifié dans un grand bruit mat et violent. Les touristes japonais furent ma dernière vision avant le Grand Trou Noir.
J’ouvris les yeux. Des applaudissements. Me femme à côté de moi se levait, en souriant. Elle me regarda et dit, experte de la Danse :
« Je n’ai jamais vu un aussi beau spectacle ».

Julius

dimanche 1 mars 2009

Ma voisine

J’habite depuis quelques mois dans un charmant appartement du centre de Lille. Je suis étudiant en cinquième année.
Ma voisine est devenue une part essentielle de ma vie, qui est elle-même devenue un enfer permanent.
Chaque moment de mon existence prend en compte ma voisine. Ou plutôt, ma voisine est présente quand je dors, quand je me réveille, quand je mange, quand je vais aux toilettes, quand je suis avec une fille, quand ma famille vient me voir, quand j’invite des amis, quand je révise mes examens, quand j’écoute de la musique, quand je tourne les pages d’un livre.
A chacun de ces moments quotidiens, d’une grande banalité, ma voisine est là. Je n’ai plus aucune vie cachée, plus aucun secret pour ma voisine. Je n’en peux plus. Ma voisine est omniprésente. Je la vois partout. Sa pensée me hante littéralement. Je la vois partout.
Je hais ma voisine.
Ma voisine elle aussi me déteste, nos relations sont exécrables, nous ne parlons jamais, sauf pour nous insulter, voir avoir des gestes mutuels frôlant la violence physique. On ne se regarde jamais dans les yeux. Je pense qu’elle me prend pour un fou. Elle doit avoir une bien mauvaise idée de moi.
Ce n’est pourtant pas de ma faute, je fais tout mon possible pour être gentil et doux, je fais attention à elle, j’y vais doucement. Rien à faire, elle ne peut plus me voir en peinture. Mais elle reste là, avec moi, à mes côtés, tout le temps. Toujours. Je pense que je la fais profondément souffrir.
C’est vraiment très tendu avec ma voisine.
Je ne lui en veux pas non plus. Ce n’est pas vraiment de sa faute. Je la regarde parfois, à travers la fenêtre, s’occuper gentiment de ses plantes ou de ses chats. Elle leur sourit et les caresse même parfois. Elle a l’air bien gentil comme ça. Mais ce n’est qu’une apparence, évidemment, ma voisine est une vraie salope.
Ma voisine est toujours partout chez moi, j’y pense tout le temps, elle m’obsède. Je ne me repose que lorsque je sors. J’ai toujours l’impression qu’elle va frapper à ma porte. Trois petits coups secs. Cette idée ne me quitte jamais. Ma voisine est une obsédée.
Ma voisine crie, s’acharne souvent sur moi. Elle est parfois très excitée. Elle transpire. Elle soupire, je l’entends bien. Elle tape même sur le mur. Des grands coups.
En réalité, elle me reproche tous les bruits habituels que l’on fait chaque jour. Elle voudrait retrouver en ville le silence du désert. Notre cloison est trop fine.

lundi 2 février 2009

A cent à l'heure ! (I)

La nouvelle révélation du cinéma français, Alisson Everty, a accepté de partager avec nous son quotidien : une journée type où elle n’a pas le temps de souffler.
« Pour ne pas perturber mon horloge biologique, je ne me lève jamais avant 10h20, une règle que je me suis fixée il y a dix ans. C’est en général Lola-Asia (sa fille de 5 ans, ndlr), que j’adore, qui vient me faire un câlin au lit. C’est un grand moment de partage pour nous deux, le seul que l’on passe en tête à tête de toute la journée, travail oblige ! Mais grâce à ma gouvernante, que je considère comme une seconde maman, ma fille est déjà lavée, habillée et coiffée, ce qui me laisse plus de temps pour recentrer mon énergie karmique. Après avoir avalé en vitesse un thé aux algues*, pas très bon mais tellement détoxifiant, je fonce à l’institut* en bas de chez moi pour un soin revitalisant à l’eucalyptus. Cette odeur me rappelle tellement mon enfance à la campagne que je ne peux plus m’en passer ! Mon secret de beauté ? Savoir prendre mon temps et méditer malgré des journées hyper chargées. Vers 12h30, mon coach personnel vient à la maison pour une séance d’entraînement aux Pilates. Vers 12h45, je file sous la douche et enfile une petite robe. En ce moment, je suis très Vanessa Bruno, à tel point que mon armoire doit contenir à peu près 200 fringues de la marque ! En général, c’est l’heure où ma copine Sofia (Coppola, ndlr) m’appelle pour un brunch. On aime les restos sympas, qui savent rester simples. Du coup, on atterrit souvent à l’AZ* pour grignoter un poulet bio grillé aux petits légumes. Un vrai délice ! Après une petite séance shopping, je me mets à mon bureau vers 20h30. J’aime travailler la nuit, quand il n’y a aucun bruit autour de moi, c’est juste zenifiant. Je relis donc mon courrier et essaie d’y répondre le plus régulièrement possible. Difficile quand on reçoit plus de 100 lettres par jour ! Puis j’appelle mon agent pour faire le point sur les scénarios qu’il lit pour moi. En ce moment, j’avoue en avoir marre d’être cantonnée à des rôles légers, j’aimerais vraiment casser mon image. Pourquoi pas un film d’horreur ? Avis aux amateurs ! A 21 heures, j’enfile une nouvelle tenue pour rejoindre mon petit groupe d’amis d’enfance pour une expo, un concert. Avec eux, pas de faux semblants, je reste proche de mes origines. On se balade dans des quartiers « vrais », on refait le monde dans de petits bars popus, souvent aux Abbesses. Vers 1h00, retour à la maison. Mon cuisinier indien m’a préparé un plateau macro-biotique que j’avale avant de me plonger, exténuée, dans un sommeil profond. »

*Thé aux algues Sud-Pacifique, 228 euros chez Mariages Frères
*Les Bains de La princesse, Paris XVI, Soin revitaliftant à l’Eucalyptus afghan, 520 euros
*26 rue Mazarine, Paris VI

Paloma

vendredi 30 janvier 2009

Que ma joie demeure

Je m’appelle Delphine. J’ai 35 ans. Je vis avec Hippolyte depuis dix ans maintenant. Le début de notre histoire a été assez mouvementé. Une passion dévastatrice. Ça aurait pu finir en mauvaise tragédie grecque. J’adore la Grèce. C’est là que nous nous sommes connues avec Hippo, un été à Mykonos.
Nous allions fêtées nos un an et j’ai pété un plomb : j’ai fait une tentative de suicide. Les hauts et les bas de la relation me fatiguaient trop nerveusement et je n’avais pas résolu certains problèmes qui remontaient à mon enfance. Je ne gérais plus mes émotions, très certainement depuis le début de la relation. Ça a été le bas de trop pour moi. Quand je me suis réveillée à l’hôpital, Hippo était là. Elle est restée à mes côtés. J’ai su alors à quel point elle m’aimait. J’ai pris la décision d’être hospitalisée puis de suivre une thérapie.

J’ai rapidement rebondi, en quelques mois. Les médecins parlaient de progrès fulgurants. Mes amis, ma famille, même mes collègues m’ont entourée. Hippo était toujours là, malgré les mois que j’ai passé en étant détachée de tout, malgré la dépression, malgré le manque de libido. J’ai pris conscience de ce que j’avais risqué de perdre. Pas seulement la vie, mais le plus bel amour qu’il me fut donner sur terre. J’ai fini par trouver la paix et j’ai repris foi en la vie.
Lorsque la loi sur le mariage homosexuel est passée en France, nous avons décidé de nous marier. C’était le cours naturel des choses. Nous avons construit notre bonheur petit à petit. Nous avons deux enfants. Chiara a cinq ans et Ulysse trois. Pendant que je vous parle, Hippo les a amenés au parc pique-niquer. Chiara doit être en train de faire tourner sa robe que sa grand-mère lui a offerte pour son anniversaire. Et Ulysse, qui est coquin, adore jouer avec les cerises. Généralement, toute la famille finit par avoir sa paire de boucles aux oreilles. Mon bonheur, aujourd’hui c’est eux.

Si je vous parle de ça aujourd’hui, c’est pour vous dire que le suicide n’est pas la solution et que la vie vous réserve des surprises que vous ne pouvez imaginer. Personne ne mérite que vous vous suicidiez pour lui. Si vous vous sentez partir, appelez les urgences psychiatriques, appelez un ami, appelez moi.

Simone Ulrich (S.U)

mercredi 28 janvier 2009

Contre nature

Elle m’avait appelé pour me proposer de venir fêter les cinquante ans de Jean-Pierre. Ça faisait peu de temps que j’étais dans l’équipe et j’étais flattée de l’attention soudaine que me portait la capitaine. La soirée devait se passer dans un bar du quinzième arrondissement. Je connaissais l’endroit pour y passer tous mes jeudis soirs après l’entrainement de rugby.
Une fois là-bas, outre que je baissais de loin la moyenne d’âge, je me rendis compte que nous étions peu de filles de l’équipe à avoir été conviées. Je rentrais dans le cercle fermé. Vers la fin de la soirée, elle m’approcha et me parla de mon homosexualité. Elle semblait curieuse mais son aveu tomba comme un cheveu sur la soupe : « c’est quand même contre-nature ». Je la toisai sans haine, à peine touchée par l’absurdité de son discours. Je décidai en moi-même de lui faire ravaler ses propos. Et pour cela il ne servait à rien de palabrer pendant des heures.
Après cette soirée, nous passâmes tous nos jeudis soirs à nous raccompagner jusqu’à la porte de chez nous, dans un tango de va-et-vient. Je la séduis avec ce poème :

Sur le chemin du non-retour

Je traverse la ville seule avec mes pensées infernales

Dans ce désert de grisaille j’avance les yeux embrumés par la peur

Délavés par les pleurs

Taciturne je réponds en écho au silence

À l’absence

Chaque pas en avant est un soupir volé par le temps

Chaque pas en arrière est une victoire de la Mort

Chaque pas en avant est un défi au sexe des anges


Tu marches à mes côtés engourdie par la bise hivernale

Sous une noirceur opaline tu souris de mes rêves fous ma douce folie

Ma mélancolie

Nocturne tu fais vibrer les cordes de mon âme en rosacée

À caresser

Chaque pas en arrière est un baiser noyé dans le vent

Chaque pas en avant est une petite mort

Chaque pas en arrière est un défi étrange


Nous avançons à pas lent vers l’inconnu vital

Démarche féline, fragilité cristalline grisées par le froid

Ne reste que l’émoi

Laissons-nous aller aux mystères

A quoi sert sinon d’être sur terre ?

Chaque pas en avant est un acte de bravoure

Chaque pas en avant est une preuve d’amour

Chaque pas en arrière n’est qu’un pas à refaire

Nous sommes restées ensemble trois ans. Elle n’a jamais assumé notre relation au grand jour. Encore hier, et malgré sa relation actuelle avec un homme, elle m’avouait qu’une fille sait mieux lui faire l’amour. Aujourd’hui, je n’essaye plus de séduire par orgueil.

vendredi 23 janvier 2009

Le fruit de la honte

Mon frère était petit, je ne devais pas être beaucoup plus grande. C’est mon premier souvenir de la Honte. La Honte n’a pas supporté une insatisfaction dans une agence France Télécom. Pour faire entendre sa suprématie de cliente, la Honte a débranché les ordinateurs des employés. La Honte était fière, elle avait réussi à semer la consternation.
La Honte a organisé une fête pour mes douze ans. Elle m’a fait distribuer, avec les invitations, une liste des cadeaux que je voulais. Quelle délicatesse ! Bel apprentissage de savoir-vivre.

La Honte a été mon professeur d’histoire-géo au collège. Prof principale de ma classe. Deux années de suite. Elle m’avait promis que ça n’arriverait pas. La Honte me mettait de bonnes notes, ce qui rendait mes camarades suspicieux. Tous les élèves du collège détestaient la Honte à cause de sa sévérité. Il n’était pas bien vu d’être la fille de la Honte.
La Honte a deviné que j’étais amoureuse d’un garçon de ma classe. La Honte est allée lui demander pourquoi je ne lui plaisais pas. En pleine boum, à la fin d’un voyage scolaire. J’ai insulté la Honte devant mes copines quand elle est venue me dire bonsoir.

La Honte était excédée par tous les faits et gestes de mon père. Pas un matin, pas un soir sans que la Honte ne lui fasse un reproche. Un vrai harcèlement. La Honte était maniaque. Rien ne devait dépasser.

La Honte voulait être une élite sans en avoir la classe naturelle. On aurait dit une petite fille jouant à la maman. Elle paraissait fausse lors de ses dîners de petites mondanités.

La Honte était fière de parler de mon petit ami. Elle le réduisait à son héritage. Un bout d’immeuble dans le sixième arrondissement. La Honte n’a pas aimé que je le quitte. Mais la Honte a retrouvé de la fierté lorsque je suis sortie avec la fille d’une diplomate. Là encore, elle a désapprouvé que je mette un terme à cette histoire.

La Honte avait la folie des grandeurs. Sous ses faux-semblants d’omnipotence, la Honte a perdu le contrôle. La Honte s’est ruinée. La Honte a entraîné son mari dans sa chute, à son insu.

La Honte a harcelé son mari et pris ses enfants en otages affectifs. La justice a condamné la Honte. Mais rien n’a su l’arrêter. La Honte ne connaît pas la honte.


Je suis le fruit de la Honte. J’ai été en elle, j’en suis issue, le l’ai regardée en face, j’en ai rougi, je l’ai rejetée. Je ne veux pas devenir la Honte. Je veux pouvoir me regarder dans le miroir et y voir l’intégrité.
Yaya

Antéros II

Depuis plus d’une heure, Antéros tournait en rond au-dessus du Louvre, à plus d’un mille d’altitude. Sa solitude lui pesait. Ses amis ne lui avaient toujours pas pardonné son coup de folie1 et son frère était toujours en lune de miel avec Psyché. Il ne pouvait oublier son amour éternel. Le caractère obsessionnel de sa pensée ne cessait de l’enfoncer un peu plus dans la noirceur. Pour rompre ce cercle vicieux, il avait décidé de s’offrir une visite nocturne du musée.

Alors que la lune se couvrait d’un épais manteau de nuages, il plongea à pic vers la Cour carrée pour aller se percher sur le toit de l’aile Sully. De la gouttière, il sauta sur le rebord du 1er étage emmenant dans sa chute quelques poussières d’ardoise. Il poussa la fenêtre qui s’ouvrit sur la salle des Bronzes. Il s’ébroua. Ses ailes étaient trempées par la pluie hivernale. Les gouttes d’eau aspergèrent le marbre du sol argenté. Il pouvait y voir son reflet : une petite poule mouillée.
Au milieu de la salle déserte brillait par intermittence une lumière. Intrigué, Antéros s’approcha de ce qui semblait être un objet protégé par une cloche en verre d’un diamètre large de deux mètres. Arrivé devant la demi-sphère, il reconnut sur le velours rouge une arme qu’il connaissait que trop bien. L’arc et le carquois avec lesquels son frère jouait étant enfant. La corde tressée en crin de centaure et l’empennage des flèches en plume de cygne étaient intacts malgré les millénaires. Du bout des doigts il caressa la bulle. Le verre tinta.

D’un geste, il défit son manteau noué à sa taille et le colla à son coude qui heurta violemment le cristal. Le verre se brisa avec fracas. Antéros saisit l’arc d’une main et le carquois de l’autre. Au rez-de-chaussée, une ombre venait de passer rapidement devant la Vénus de Milo. Des pas pressants résonnèrent dans les escaliers. D’un coup d’aile, Antéros se retrouva dehors. Il vola vers l’Ouest. Le souffle coupé, il redescendit vers la Seine et atterrit sur un des pégases du pont Alexandre III.
Assis à califourchon sur la statue dorée, il enfila le carquois avec gaucherie et tendit l’arc en olivier massif. Au milieu du pont, deux jeunes gens étaient accoudés à la rambarde regardant l’eau du fleuve s’écouler. Antéros prit une flèche dans son dos et visa l’homme. La flèche alla droit à la poitrine. Il courba une seconde fois l’arc. Cette fois-ci la flèche fut déviée plongeant vers les eaux moirées. Elle transperça le cœur d’un touriste italien sur une péniche. C’est ainsi qu’Antéros comprit son nom : l’amour pour l’amour.

S.U

vendredi 16 janvier 2009

Connexion manquée

Connexion manquée.
C. restait tard au travail. De toutes façons, personne ne l’attendait chez elle. Pas même un poisson rouge à nourrir.

Elle comblait sa solitude en traînant sur ses dossiers. Elle préférait avoir l’air d’une workalcoholique plutôt que d’avouer qu’elle n’avait rien de mieux à faire de sa vie privée.

Elle retardait systématiquement les échéances, prenait des pauses déjeuner interminables et partait après tous ses collègues. Jamais avant 21h.

Le matin, elle n’arrivait pas avant 10h30. Les autres pensaient qu’elle devait avoir eu une soirée bien mouvementée. Si jolie, si pleine d’énergie, ils s’imaginaient qu’elle arrivait si tard parce qu’elle avait enflammé les nuits parisiennes.

La première fois que C. vit A., elle n’y prêta aucune attention. A peine un bonsoir. Pour la politesse.

La seconde fois, C. n’avait plus rien à penser ni à faire, elle lui jeta un regard. Elle lui fit pitié. La France d’en bas. C’était si loin d’elle avec ses 50 KE à 28 ans. Elle ne pouvait pas imaginer que le sort puisse avoir été moins clément avec A. qu’avec elle. Que « ça » pouvait ne pas être un choix.

Les jours suivants, C. se fit la réflexion que A. aurait pu se mettre en valeur. Quelle négligence ! Une bonne coupe de cheveux, un peu de maquillage et une autre tenue que ce triste gris aurait arrangé cette nature qui ne demandait qu’à fleurir. N’avait-elle jamais pensé à demander conseil à un relooking ?

Au fil des mois, l’analyse de A. par C. devenait de plus en plus précise et surtout, accaparait toutes les pensées de C. les cinq soirs de la semaine, lorsqu’elle la croisait dans les open-spaces désertés. Il lui arrivait même d’y penser le week-end et d’attendre avec impatience le lundi pour leur rencontre nocturne. Pourtant C. ne parvenait pas à établir de communication. A. semblait lointaine, tout accaparée par sa tâche.

Un soir, C. eut envie d’adresser la parole à A., prise d’une envie frénétique de partager le vide de sa vie. Les yeux humides, elle allait engager ses confidences, quand A. lui adressa la parole pour lui poser les questions habituelles : « Avez-vous terminé ? Puis-je nettoyer votre bureau ? », sur un ton si distant et mécanique que C. ravala sa salive et, restant dans son rôle de cadre sup, lui répondit : « Oui, vous pouvez également vider la poubelle, et veillez à changer le sac s’il vous plaît. ».
Yaya

Catherine

Catherine, je l’ai rencontrée à une soirée. Brune, bien proportionnée, un cul d’enfer avec un joli minois. Le portrait craché de Chiara Mastroiani. Je l’ai tout de suite surnommée Chiara. Cela l’a fait sourire. Ce soir-là, elle est venue avec son amant du moment. Ils se sont connus sur les bancs de la faculté d’Histoire de l’Art. Lui, il passe son temps libre à faire les poubelles et les brocantes et à retaper de vieux meubles. Il pense monter son propre atelier. Elle, elle est en thèse.
Avec Catherine, ça a été le coup de foudre. Tout de suite, on a connecté. Elle m’a parlé de son projet de thèse. Elle a en tête de filmer Oradour-sur-Glane. 60 ans après le massacre. Elle est fascinée par le village martyr, sa destruction, l’absence de toute vie et l’omniprésence de la mort. Oradour, son église, ses ruines, ses voitures rouillées, ses rues désertées. Elle veut faire un documentaire sur l’histoire de ce bourg. Cela me plait. Je trouve ça fort de vouloir faire ce témoignage, ce travail de mémoire. Faire parler les morts, donner du sens. J’imagine déjà le film en noir et blanc. Le chemin parcouru lentement par la caméra sur ce spectacle de désolation où seuls les cris taciturnes des victimes se font entendre. Aggrémenté d’images d’archives.
En partant de la soirée nous avons pris le même taxi. Au début, nous avons continué notre discussion avec enthousiasme mais au fur et à mesure que la voiture avançait, les mots se sont faits de plus en plus rares pour finalement laisser place au silence. Elle, assise juste à quelques centimètres de moi, jouant négligemment avec une mèche de cheveux, son visage baigné par la lumière nocturne. Une gueule d’ange. Je sens mon sexe durcir sous mon jean. Arrivé au 27 boulevard Saint-Marcel, on s’arrête. Je lui dis « si ça te dit, on peut aller chez moi ». Elle répond poliment que non. La portière claque. Le taxi m’emporte chez moi, seul avec mes fantasmes.

Nous nous sommes revus plusieurs fois en peu de temps. Mon désir pour elle est chaque fois plus fort. Pourtant je n’essaie pas de la séduire, comme transi par la pureté qu’elle dégage. Nos échanges sont toujours alimentés par nos expériences artistiques, cinématographiques, littéraires. Je passe vraiment de bons moments avec elle.

Samedi dernier, je suis allé dîner chez Nicolas, l’ami qui m’a présenté Catherine. Il m’apprend que Catherine fréquente des militants d’extrème-droite, de jeunes néo-nazis. Je comprends alors que son documentaire sur Oradour, loin d’être un nouveau Nuit et Brouillard, sera une apologie du massacre et de l’horreur.

Je ne verrai plus Catherine.

S.U.

mercredi 7 janvier 2009

Expatrié, ée (adj. et n.): qui a quitté sa patrie ou qui en a été chassé. Contr. "Rapatrié".

"Non, nous on n’a pas eu de problème quand on s'est installés. Bon, c'est vrai, il y eu les visites d'appartements... ici, la propreté, c'est, comment dire, "c'est pas leur fort"... enfin, je veux pas tomber dans le cliché mais ça sent quand même la "torrrrtilla" (elle roule le r un peu trop fort) à tous les étages, dans certains immeubles. Bref, heureusement qu'à Paris la boîte m'a trouvé un grand appart', c'est un peu l'avantage d'être expat'.

Nous on avait déjà "fait le pays", on connaît bien Marbella et la côte basque, côté français surtout. Mais si, toi, tu connais pas, il faut que tu sois prête à affronter des trucs dingues, ici. Par exemple, ne sois pas étonnée si les gens te touchent quand ils te parlent, ils te font toujours la bise en te collant leur fond de teint ou leurs poils de barbe sur la joue. D'ailleurs, ils te parlent toujours d'un peu trop près. Mais attention. C'est pas pour ça que les gens sont proches de toi, hein... Non, les locaux, ils sont très, très renfermés malgré les apparences -sur le ton de la confidence-: ils sont "très famille". Et ça, c'est pénible parce que le week-end, ils vont souvent déjeuner chez leurs parents. Dingue.

Non, nous, finalement, on est très bien ici, on profite bien. T'as vu le prix des restos ? ça, ça remonte le moral quand ça va pas. Nous, par exemple, tous les mardis, on se fait un dîner au petit restaurant du coin. T'en as pour trois-francs-six-sous, et tu te dis "ici, ils ont pas encore compris le terme de marge commerciale, et c'est tant mieux" (elle sourit, satisfaite). C'est vrai, on n'est pas si loin de la France mais on se sent vraiment loin de "chez soi", parfois. Je te parle en termes culturels.

Ouais, franchement, ici, on a parfois besoin de se retrouver avec des gens comme nous... Ah, oui! A ce propos, je te conseille fortement de t'inscrire au centre des expatriés français (son visage s'illumine). C'est l'occasion de manger et de boire (à l'oeil) au cocktail. Et puis tu rencontres pas mal de gens de "notre milieu" et, comme ça, tu partages ton expérience du "pays". Sinon, on fait souvent des dîners entre nous ou des virées. En bateau. Parce qu'on s'est payé un bateau, nous. On l'a fait convoyer depuis la Bretagne pour pas cher. Si ça te dit, on t'appellera. En général, on va jusqu'à Sitges et on pique-nique avec les enfants. Au soleil. Après, on leur achète des glaces à 1,30 euro dans un "chirrrrringuito" qu'on connaît bien. Tu vois, c'est vraiment la belle vie, ici: rien n'est cher, on peut profiter."

Paloma

Antéros I

Antéros était affalé sur le canapé qui trônait au milieu du salon. Sur la table basse devant lui étaient disposés des bols de crudités, deux grandes assiettes de charcuterie catalane, accompagnées de pa amb tomaquet. Les bouteilles de cava attendaient sagement dans le réfrigérateur. Pour ses 30 ans, Antéros avait même préparé un space cake nappé d’un glaçage au chocolat. La soirée devait être inoubliable. Mais à l’heure dite, personne ne s’était présenté. Ses amis l’avaient délaissé, abandonné. Certains l’avaient déçu au fil des siècles mais l’amitié jusqu’à ce jour fatidique avait perduré, résistant aux intempéries de la vie. Mais là, c’était de la pure trahison marié au plus vil des complots fomenté contre sa personne.
La rage le prit à la gorge. Il engouffra une part de space cake et déboucha une bouteille de cava. Il but au goulot pour calmer ses nerfs. En vain. Les portraits de ses amis ne cessaient de défiler dans sa tête et la haine montait en lui. Il rebut une gorgée puis une autre et encore une autre. Il arracha le katana accroché au mur derrière lui et sabra une deuxième bouteille. Ne pouvant boire au goulot cette fois-ci, il culbuta la bouteille de nectar sur son visage. Les bulles explosèrent sous sa langue, sur ses joues et son menton. Il s’aspergea le corps et ses ailes pourpres, azur et or.
A la quatrième bouteille, il s’assit à son bureau et se connecta à facebook. Il effaça un à un ses amis. La souris collait sous ses doigts moites et sucrés par l’alcool qui commençait à embuer son esprit. Dans le silence le plus total, ses ailes caramélisées toutes déployées, il tapa sur le clavier ses mots de vengeance. « Je vous maudits tous. Signé Antéros ». Sa tête se dandina légèrement, satisfaite de ces mots décochés par la colère. Il appuya sur « Envoyer ». Et le mail s’envola vers ses traîtres d’amis.
La sonnette retentit deux fois. L’horloge murale indiquait neuf heures du soir. Qui pouvait bien venir chez lui maintenant ? Il se déplaça en titubant vers la porte et ouvrit. Ses amis se tenaient devant lui, sourire aux lèvres, chargés de bouteilles et de paquets cadeaux. Antéros s’était trompé de jour.
S.U

Pièces d'identité

J’ai été pute et bonne sœur, reine et sujet, vendeuse et cliente, femme au foyer et working girl, esclave et négrier, banquier et braqueur, voleur et propriétaire, journaliste et lecteur, rentière et orpheline, écrivain et sportif, star de cinéma et serveuse, bandit et policier, reine de bal et souffre douleur, cowboy et indien, chanteuse et groupie, geôlier et prisonnier, pêcheur et poisson, bourreau et pendu, serial killer et victime, infirmière et soldat.

J’ai été femme, homme, hermaphrodite. J’ai été ami, amant, célibataire, épouse, mari, vieille fille, divorcé. J’ai été père, mère, fils, fille, sœur, frère, oncle, tante, grand-mère, grand-père, cousin, cousine.

J’ai été gay, extra-terrestre, hétérosexuel, lesbienne, bisexuel, transsexuel. J’ai été un robot asexué.

J’ai été dépressive et heureuse de vivre, égocentrique et altruiste, belle et moche, méchant et gentil, libertaire et fidèle, excentrique et timide, intègre et malhonnête.

J’ai sauvé le monde et participé à des génocides. J’ai été amoureuse au point de tout donner et haineuse à tuer. J’ai adoré ma femme et je l’ai trompée. J’ai eu un destin extraordinaire et je n’ai jamais su trouver qui j’étais.

J’ai fait les 400 coups, j’ai vécu nos meilleures années, j’ai rencontré César et Rosalie, j’ai formé un ménage à trois avec Jules et Jim, j’ai guerroyé dans les étoiles, j’ai fait beaucoup de bruit pour rien, j’ai participé à la dernière croisade, j’ai été partagée entre ma raison et mes sentiments, j’ai pulvérisé des aliens, j’ai tout su à propos d’Eve, je me suis promenée sur Sunset Boulevard, je suis sortie avec un Américain à Paris, j’ai eu de l’orgueil et des préjugés, je suis retournée vers le futur, j’ai écrit le journal de Bridget Jones, j’ai été loin du paradis, j’ai fait des fôtes d’orthographe, j’ai éduqué l’enfant sauvage, j’ai un parrain d’origine italienne, j’ai été membre de l’ordre du Phoenix, j’ai tué Bill, j’ai heurté l’homme invisible, je me suis perdue dans le labyrinthe de Pan, j’ai écouté la vie des autres, j’ai fantasmé sur Lolita, j’ai acclamé le retour du roi, j’ai ressenti du mépris, j’ai pensé que la vie était belle, j’ai vécu à New York New York, j’ai eu peur du péril jeune, j’ai composé un requiem pour un rêve, j’ai chanté sous la pluie, j’ai démasqué Batman, j’ai été incorruptible, j’ai fait l’amour l’après-midi, j’ai fait un vœux au magicien d’Oz.

Qui vais-je être, quelle expérience vais-je vivre ce soir, bien installée dans la salle obscure ?

Yaya

mardi 6 janvier 2009

15 tonnes de bonbons

La veille du jour des rois, le 6 janvier, les Espagnols organisent la Cavalcada (cavalcade en français) : un défilé des trois mages, et de toutes leurs cours. Montés sur d’immenses chars, ils dansent, chantent, font de la musique, distribuent des bonbons dans les rues et souhaitent la bonne année à la population assemblée. Une grande fête populaire traditionnelle de Barcelone. Les enfants sont excités, turbulents, impatients, presque hystériques et attendent ce moment toute l’année.
Malgré « la crise », les organisateurs ont bien fait les choses : 15 tonnes de bonbons, un défilé de plusieurs centaines de mètres, des milliers de figurants, des costumes somptueux, des chorégraphies soignées, des masques, de la musique entrainante. Des sourires partout, les grands rois barbus, magnifiques de noblesse, souhaitent, en catalan, une bonne année à tous.
Les regards des enfants vers le cortège expriment un émerveillement de joie.
Les adultes aussi sont à la fête, photographient, admirent l’organisation, applaudissent à chaque nouveau char, toujours plus extravagant, à chaque nouvelle féérie. Une ambiance bon enfant.
Et les personnes âgées. C’est avant tout d’une fête traditionnelle, profondément ancrée dans l’histoire régionale. Les vieux ont besoin de bien voir, d’être devant. Les petites veuves, les copains de soixante ans se pressent, trépignent lentement et écrasent un peu leurs petits enfants. A leur époque, pas de bonbons. Et puis un quatrième roi venait à la suite des trois autres apporter du charbon à ceux qui n’avaient pas été sages. A la fin de la cavalcade, d’ailleurs, ce roi satanique défile aussi et lance des charbons sur la foule (en fait des bonbons de réglisse). Que d’histoire !
Cette année, peut-être à cause de l’économie défaillante, les vieilles personnes sont plus entreprenantes qu’à l’accoutumée. Elles bousculent les enfants, leur mettant la main sur l’épaule pour se hisser au-devant d’eux. Les vieux se serrent, applaudissent les rois et empêchent les enfants de voir. Ils dressent leurs cannes pour saluer le cortège, sourires édentés, grosses lunettes, en écartant un peu les jambes pour maintenir les enfants en arrière d’eux, au second rang.
A l’arrivée des premiers lanceurs de bonbons, en tête de cortège, les vieux déploient des parapluies, qu’ils retournent, pour recueillir le maximum de bonbons. Les vieilles, en appui, ouvrent de grands sacs de papier pour stocker.
Rares furent les friandises à échapper à leurs filets. Les enfants, dépités, rentrèrent chez eux en pleurant, mal consolés par leurs parents qui n’avaient pas plus osé que les forces de l’ordre à réprimander leurs aïeux.
Les vieux, faussement inconscients, ricanèrent sous cape le jour des rois en cherchant un dentiste de garde.

dimanche 4 janvier 2009

Qu'est-il arrivé à Cupidon?

Ceci est un message du ministère de la préservation de l’amour vrai.

Dans les temps anciens, Cupidon accomplissait quotidiennement un travail d’orfèvre. Ses flèches, toujours bien ciblées, permettaient aux êtres humains de se rapprocher de leur âme sœur sans la moindre question existentielle.
Nous gardons une trace du travail de Cupidon à travers les récits des contes de fées, véritables témoignages des temps anciens. A cette époque, Cupidon, alors très inspiré par sa mission, formait des couples parfaitement compatibles et dont l’amour ne s’achevait qu’avec la mort.

Imaginons les contes de fées si Cupidon avait lancé ses flèches au hasard et sans conviction comme il le fait depuis quelques siècles.
Imaginons le Clochard tomber amoureux du Prince Charmant. Le Prince ne lui aurait accordé que la place du chien de compagnie dans ses périples contre les dragons et sorcières. Clochard aurait été frustré et aurait pu férocement dévorer la princesse par jalousie.
Imaginons Cendrillon tomber amoureuse de la Belle au Bois Dormant. Cela aurait été la lutte des classes entre une jeune fille débrouillarde, travailleuse, proche des animaux et une héritière pimbêche qui aurait passé son temps à dormir à attendre que les gens s’occupent d’elle.
Et que dire du Prince s’il était tombé amoureux de Grincheux au lieu de Blanche Neige et si Grincheux avait lui-même été amoureux de Timide… La Reine n’aurait plus su qui empoisonner.
Oui, si Cupidon s’était comporté autrefois comme il se comporte aujourd’hui, nous n’aurions eu à lire que des drames dans notre enfance. Nous serions une génération perdue, sans repère, sans aucune notion de l’amour vrai nécessaire à la survie de notre espèce.

Les enquêtes des services secrets ont révélé que les flèches cupidonniennes bien lancées devenaient une exception. Les couples durables – nous ne recensons qu’un petit million au monde de cette espèce en voie de disparition – dont l’amour est véridique et constructif sont priés de se présenter au ministère afin d’étudier les circonstances mondiales liées au jour où ils ont été transpercés d’une flèche. Cela permettrait à nos experts de comprendre ce qui peut apaiser l’esprit de Cupidon pour réadapter nos sociétés à l’amour vrai.

Pourquoi Cupidon a-t-il cessé d’être clément envers l’espèce humaine ? Est-il en dépression ? Est-il cynique ? A-t-il reçu l’ordre d’un Dieu plus puissant pour nous éradiquer ?
Il est du devoir des pouvoirs publics et de tout citoyen de résoudre le mystère qui pousse Cupidon à agir ainsi.
Si vous avez des indices qui expliqueraient le comportement de Cupidon, contactez le numéro vert suivant : 0800696969.

Yaya

dimanche 28 décembre 2008

Mon petit papa Noël

Dans un petit village, une tradition assez récente veut que le soir du 24 décembre, un homme déguisé en père Noël distribue leurs cadeaux aux enfants. Il fait sa tournée sur une charrette tirée par des chevaux, ornée de décorations rouges et vertes, de petites lumières et de clochettes sonnantes.

Sur chaque cadeau, préalablement remis par les parents, sont inscrits le prénom et l’adresse du destinataire. Les enfants sont émerveillés de voir, en vrai, le père Noël. Les parents, tout aussi ravis, offrent en général à boire au brave homme qui, ce soir-là, distribue tant de bonheur dans le village.

Lors du dernier Noël, comme chaque année, le père Noël était quelque peu éméché. Les enfants lui criaient leur joie, les parents le serraient fort, le félicitant, riant et festoyant. Il repartait après chaque halte en titubant, la tête gaie, il ne savait plus très bien ce qu’il disait, mais tout le monde était heureux de le voir. Tout tournait autour de lui, tout n’était qu’embrassades, c’était la magie de Noël.

A un moment, notre homme, trop ivre, se sentit faiblir. Mais il continua à boire, pour lutter contre le froid et la fatigue physique. Les livraisons de cadeaux se firent toujours plus laborieuses, son sourire se força, mais il continua. Il était le père Noël et devait maintenir une certaine prestance. Il parvint au bout de sa tournée, tard dans la nuit. Les derniers enfants avaient dû veiller, leurs parents proposaient moins souvent à boire. Mais tout le monde avait continué à le fêter, lui, le père Noël !

Epuisé, rougeaud et la démarche alcoolique, il se dirigea avec une énergie d’automate, par respect pour la jolie tradition, dans un bar. Il allait rejoindre les autres pères Noël de la région qui, eux aussi, avaient collecté et distribué les cadeaux dans leurs villages respectifs. Se retrouver entre pères Noël, pour discuter, boire un dernier verre avant de rentrer en famille.

Ce soir-là, un incident se produisit : pour d’obscures raisons, politiques pense-t-on, une bagarre générale se déclencha dans le bar entre les pères Noël ivres répartis en deux clans pour l’occasion. La police dut intervenir, faire cesser les jets de bouteilles, les empoignades et les insultes, retirer les barbes blanches, ôter les chapeaux rouges et les grandes bottes, dresser des procès-verbaux, infliger des amendes, contrôler les identités.

Les enfants dormirent bien, le père Noël au commissariat.