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vendredi 23 janvier 2009

Antéros II

Depuis plus d’une heure, Antéros tournait en rond au-dessus du Louvre, à plus d’un mille d’altitude. Sa solitude lui pesait. Ses amis ne lui avaient toujours pas pardonné son coup de folie1 et son frère était toujours en lune de miel avec Psyché. Il ne pouvait oublier son amour éternel. Le caractère obsessionnel de sa pensée ne cessait de l’enfoncer un peu plus dans la noirceur. Pour rompre ce cercle vicieux, il avait décidé de s’offrir une visite nocturne du musée.

Alors que la lune se couvrait d’un épais manteau de nuages, il plongea à pic vers la Cour carrée pour aller se percher sur le toit de l’aile Sully. De la gouttière, il sauta sur le rebord du 1er étage emmenant dans sa chute quelques poussières d’ardoise. Il poussa la fenêtre qui s’ouvrit sur la salle des Bronzes. Il s’ébroua. Ses ailes étaient trempées par la pluie hivernale. Les gouttes d’eau aspergèrent le marbre du sol argenté. Il pouvait y voir son reflet : une petite poule mouillée.
Au milieu de la salle déserte brillait par intermittence une lumière. Intrigué, Antéros s’approcha de ce qui semblait être un objet protégé par une cloche en verre d’un diamètre large de deux mètres. Arrivé devant la demi-sphère, il reconnut sur le velours rouge une arme qu’il connaissait que trop bien. L’arc et le carquois avec lesquels son frère jouait étant enfant. La corde tressée en crin de centaure et l’empennage des flèches en plume de cygne étaient intacts malgré les millénaires. Du bout des doigts il caressa la bulle. Le verre tinta.

D’un geste, il défit son manteau noué à sa taille et le colla à son coude qui heurta violemment le cristal. Le verre se brisa avec fracas. Antéros saisit l’arc d’une main et le carquois de l’autre. Au rez-de-chaussée, une ombre venait de passer rapidement devant la Vénus de Milo. Des pas pressants résonnèrent dans les escaliers. D’un coup d’aile, Antéros se retrouva dehors. Il vola vers l’Ouest. Le souffle coupé, il redescendit vers la Seine et atterrit sur un des pégases du pont Alexandre III.
Assis à califourchon sur la statue dorée, il enfila le carquois avec gaucherie et tendit l’arc en olivier massif. Au milieu du pont, deux jeunes gens étaient accoudés à la rambarde regardant l’eau du fleuve s’écouler. Antéros prit une flèche dans son dos et visa l’homme. La flèche alla droit à la poitrine. Il courba une seconde fois l’arc. Cette fois-ci la flèche fut déviée plongeant vers les eaux moirées. Elle transperça le cœur d’un touriste italien sur une péniche. C’est ainsi qu’Antéros comprit son nom : l’amour pour l’amour.

S.U

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